Les aigles apatrides

Pascal Truchet
pascalt1@free.fr

«Les nuages nagent comme des enveloppes géantes, comme des lettres, que s’enverraient les saisons.»
Ismaïl Kadaré - Poème d’automne

A lui, l’albanais chassé, jeune au regard sombre et noir qui a tourné dans tous les cercles de l’enfer, son enfance confisquée par les poings assassins dans la cour de l’école. Je l’imagine bâillonné, pieds et mains liées, sa mère et sa sœur à ses côtés, jetés à l’arrière d’une automobile infernale, en partance pour d’autres terres, arraché aux siens. C’était le signe de trop, le kidnapping politique, la menace mise à exécution, la réalité qui supplante les rêves avortés de la naissance.

C’est mon élève. Il se tient droit sur sa chaise, le regard planté comme un couteau tendre. Comme un geste irrésolu. Une hésitation. Gauche, ce qu’on prendrait pour de la timidité, c’est de la haine contenue, repoussée, combattue quotidiennement.

Il y a des murs dans son pays tout autour des maisons qui sont des prisons sans ciel. Les jeunes innocents y sont enfermés, par précaution, pour tenter d’échapper à la mort qui pèse sur le dernier homme de la famille, qu’il ait cinq ans ne change rien. Peu importe l’amour, peu importe la fugacité de la vie, peu importe le sang séché sur les trottoirs et les larmes funéraires, mais la vengeance, mais l’honneur, mais la tradition !

Il parle peu. Sa voix est d’une douceur suspecte, son sourire semble s’excuser. Il a appris plus vite que n’importe qui les rouages d’une autre langue. Ses devoirs parsemés de fautes sont d’une beauté inouïe, ses images d’une clarté éclairante.

Son père est démocrate donc condamné à mort, pourchassé par les puissants. Les enfants jouent aux adultes et reproduisent les discours proférés. Ils multiplient les insultes et le rouent de coups. Il lui faut déjà se défendre pour des idées qu’il ne comprend pas, dans l’intuition ignorante d’une juste justice. Peut-on dès lors aimer son pays ?

Je lui demandai un jour de présenter à la classe un écrivain albanais. Refus poli. Puis un matin, un vendredi, il quitta le deuxième rang, alluma son téléphone portable, et laissa l’hymne albanais emplir le silence de notre stupéfaction. Il déplia le drapeau national dont il s’enveloppa. Sortit un livre. Ismaïl Kadare. Il lut dans sa langue natale puis traduisit en s’excusant d’éventuelles erreurs. Il avait choisi la description d’une fuite et d’un homme mourant dans le talus.

La justice condamna le ravisseur. La France devint son No Man’s land, terre de personne, terre aveugle sans histoire personnelle à raconter ni traces où poser ses pas. Comment habiter le vide ? Comment se réveiller, les visions stagnantes du passé embourbées dans le manque d’une famille éparpillée ? Sur quoi exercer sa pensée ? Comment être présent aux décors inconnus qui peuplent le quotidien quand la réalité est de l’ordre d’un ailleurs menaçant ? Comment tisser des liens quand on est soi-même privé de racines ?

Nous récitions ensemble « El Desdichado ». Je les fis tous se lever et leur demandai de se détendre, de laisser tomber les mains le long du corps. Il fallut plusieurs longues minutes avant qu’il acceptât de desserrer les poings.
« Ma seule étoile est morte, -  et mon luth constellé,
                                                Porte le Soleil noir de la Mélancolie… ».

Les bourreaux finissent toujours par s’en sortir. Un matin du mois de novembre 2008, quelques jours après sa libération, l’albanais se rendit tout droit au domicile familial et trouva sa mère. Il finit alors ce qu’il avait commencé des années auparavant. Après l’avoir étranglée, il la pendit au centre de l’appartement pour faire croire à un suicide. Au retour de l’école, le vieil adolescent trouva le corps inerte de la femme-oiseau qu’il aimait tant.

En franchissant les portes du tribunal, une sonnerie retentit. Il sortit alors calmement de sa poche le couteau qu’il dissimulait depuis qu’on avait arrêté le meurtrier…
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© Pascal Truchet 

LA CASA DE ASTERIÓN
ISSN:  0124 - 9282

Revista Trimestral de Estudios Literarios
Volumen IX – Número 36
Enero-Febrero-Marzo de 2009

SUPLEMENTO LITERARIO CARIBANÍA
ISSN: 0124 - 9290

PROGRAMA DE HUMANIDADES Y LENGUA CASTELLANA
FACULTAD DE CIENCIAS HUMANAS - FACULTAD DE EDUCACIÓN
UNIVERSIDAD DEL ATLÁNTICO
Barranquilla - Colombia

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